L'Harmonium indien


On pourrait dire que l’harmonium possède deux vies, à la fois sur les plans historique et géographique.


Une première vie l’a vu remplacer le serpent du 18ème siècle ainsi que l’ophicléide dans les églises, pour soutenir les prières chantées. Le précurseur de l'harmonium est l'orgue-expressif, inventé au début du 19ème siècle par G. J. Grenié, pour lequel il s'inspire probablement de très anciens instruments à anches libres de l’Asie, tels que l'orgue à bouche ou la guimbarde. Le brevet de l’harmonium fut ensuite déposé par le français Alexandre-François Debain (1809-1877) en 1842.


L’harmonium classique se présente sous forme d’un instrument de grande taille à clavier, qui se joue assis, et dont la soufflerie est actionnée par deux pédales. Son principe musical, identique à celui de l'accordéon ou de l’harmonica, repose sur l'utilisation d'anches libres en laiton et d'un soufflet qui fournit l'air nécessaire à l'émission du son.
Apparaît ensuite le guide-chant, très répandu pendant la seconde moitié du 19ème siècle et couramment utilisé jusque dans les années 1960. Ces instruments de taille beaucoup plus réduite, facilement transportables et que l’on peut poser sur une table, sont notamment employés dans les écoles pour donner l'intonation lors des cours de chant ou de musique. La soufflerie des premiers modèles est déclenchée par un levier en bois placé sur le coté gauche de l’instrument, que l'on actionne de haut en bas. Ces instruments sont surtout connus sous l'appellation "guide-chant Kasriel", tirée du nom de la marque qui les fabriquait. Cette fabrique d’instruments créée à Paris en 1839 par Louis Maurice Kasriel s’éteignit 150 ans plus tard.
A partir de 1960, la soufflerie passa de manuelle à électrique, avec un système de ventilateur qui libère ainsi la main gauche et permet de jouer à 2 mains. D'autres modèles avec une caisse en métal voient aussi le jour.


Nous arrivons alors à la deuxième vie de l’harmonium.
Du fait de la présence occidentale dans les Indes, des harmoniums de type Kasriel arrivent dans ce pays où la culture musicale ignore la gamme tempérée. Curieusement, l’harmonium y acquiert une popularité énorme dans une utilisation à la fois pour les musiques populaire, classique et dévotionnelle.


Pour comprendre la différence entre les musiques indienne et occidentale, il faut savoir qu'en Inde le plus petit intervalle de son audible par l’oreille humaine est appelé "sruti". Un total de 22 srutis existe en musique indienne. Compte tenu de la difficulté qu’il y a à percevoir un si petit intervalle pour un musicien amateur, une autre unité de son a été créée: le "swara". Il existe 7 "shudha swaras" (notes pures): Sa, Re, Ga, Ma, Pa, Da et Ni qui correspondent à notre gamme Do, Ré, Mi, Fa, Sol, La et Si. On mesure ainsi la simplification extrême que l’apport de l’harmonium occidental à la musique indienne a générée.


Pour revenir à l’histoire de la fabrication de ces instruments, dans un premier temps, les instruments sont faits en Europe puis exportés en Inde une fois finis. Pour l'anecdote, nous avons un jour vu dans le vieux stock d'un magasin de musique français un petit harmonium en acajou, datant probablement des années 1920-1930, signé Kasriel et portant un médaillon "Calcutta", destiné à être envoyé là-bas, et qui pour une raison ou une autre était resté en France.
Devant l’engouement des indiens pour cet instrument alors même qu'il tombe en désuétude en Europe, où il est progressivement remplacé par les orgues électriques dans les églises et les écoles, l’harmonium va ensuite être construit directement en Inde sous licence Kasriel, pour finir finalement aujourd'hui comme fabrication exclusivement indienne et pakistanaise.


S’il existe des modèles à pédales repliables, l’immense majorité de ces harmoniums indiens se joue par terre à même le sol, car les pédales ont été remplacées par un soufflet manuel. Ce soufflet s’actionne à l’arrière de l’instrument, avec la main gauche, tandis que le musicien joue la mélodie de la main droite. En effet, la musique indienne n'utilise pas d’accord harmonique, ce qui permet de libérer la main gauche pour le soufflet. A l’écoute de certains enregistrements réalisés par des virtuoses de l'harmonium, on peut d'ailleurs difficilement imaginer que le musicien joue d’une seule main !
Selon le modèle de l'instrument, le son provient de la vibration simultanée d'une seule, de deux ou de trois rangées d'anches, ce qui défini son nombre de voix. Par exemple, sur un instrument à 3 voix, on trouve généralement une rangée de lames graves, une de médiums et une troisième pour les aiguës.


A l'heure actuelle, en Inde et au Pakistan, l'harmonium est utilisé à la fois dans les écoles, les ashrams (ermitages spirituels) et la plupart des foyers (on dit parfois que l’on trouve un harmonium dans chaque foyer indien). Il sert à soutenir à la fois les chants dévotionnels de groupes ("kirtans") et les poèmes dévotionnels chantés en solo ("bhajans") de la tradition hindoustanie; et du coté musulman il permet d'embellir les "qawallis", hymnes dédiés à Allah (écouter par exemple Nusrat Fateh Ali Khan, très connu en France).


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